27 janvier 2007
Prostitution: pour en finir avec le stigmate de la putain
L'affaire Pickton qui se déroule en Colombie-britannique porte à réfléchir sur la condition des prostituées. Des groupes comme Stella (organisme militant composé de travailleuses du sexe) profitent de l'occasion pour relancer le débat sur la légalisation / décriminalisation de la prostitution. Selon Stella, emprunter cette voie serait une façon d'atténuer les nombreux risques que comporte le plus vieux métier du monde.
Je suis personnellement très sympathique à la cause de Stella et c'est pourquoi j'ai décidé de vous faire valoir son point de vue hautement controversé. Stella problématise la prostitution en tant que métier dont la seule différence par rapport aux autres professions est qu'il n'est reconnu ni socialement ni légalement.
Les hypothèses mises de l'avant par Stella: en partant de l'idée que la prostitution continuera d'exister peu importe les luttes livrées par les féministes abolitionnistes (celles qui veulent faire disparaître la prostitution) et par la sphère judiciaire, Stella oriente le débat contre la stigmatisation des travailleuses du sexe et contre le climat d'insécurité qu'elles subissent. Que ce soit aux plans des normes de santé et de sécurité au travail, des actes criminels ou des demandes d'indemnisation, cette marginalisation a pour conséquence de créer de nombreux problèmes. Par exemple, une travailleuse du sexe aura beaucoup de difficulté à changer sa trajectoire professionnelle si elle a un dossier criminel.
Pour bien comprendre les enjeux, pensons au débat entourant la décriminalisation de certaines drogues. La consommation de ces substances n'est peut-être pas très morale, mais puisqu'elle risque de ne jamais disparaître, il est d'un point de vue pragmatique légitime de tenter de contrôler les effets pervers du marché noir en la légalisant. Par exemple, on pourrait vérifier la qualité des drogues vendues et empêcher ainsi plusieurs décès. Le même raisonnement s'applique pour la prostitution: il faut considérer qu'elle est là pour rester et que sa légitimation n'aidera qu'à atténuer le stigmate de la putain. Nous sommes loin de la pensée féministe abolitionniste qui se complaît dans sa vertu et dans ses voeux pieux en n'aidant personne.
Bref, Stella déplore que les prostituées soient traitées comme des mineures. Ce traitement dénigrant les rend vulnérables et elles se retrouvent ainsi encore plus marginalisées. Selon ce groupe de défense, nous sommes présentement dans un véritable cercle vicieux que nous pourrions briser en élargissant les perspectives féministes. Il s'agirait de reconnaître de nouveaux sujets politiques, c'est-à-dire des agents sociaux jusqu'alors ignorés qui réclameraient désormais le droit à la citoyenneté. Cela implique d'accepter que les travailleuses du sexe puissent participer de façon pleine et entière à la société. Évidemment, l'arrivée de ces nouveaux sujets politiques est hautement contestée, particulièrement par les féministes abolitionnistes.
Stella s'oppose à la vision binaire des féministes abolitionnistes pour lesquelles il n'existe apparemment que les bonnes et les mauvaises femmes. Pour Stella, la prostituée n'est pas nécessairement une victime, elle peut être une personne libre qui fait ses choix. Stella est contre l'attitude moralisatrice et essentialiste du féminisme abolitionniste par rapport à la sexualité. En effet, sur le plan des rapports sexuels, Stella ne croit pas que les hommes ne sont fondamentalement que des brutes dont les femmes seraient les victimes. Pour le groupe, croire que vendre des services sexuels abaisse la femme relève d'un postulat misogyne. Un tel postulat suppose que l'identité féminine repose sur la sexualité. Ainsi, les féministes abolitionnistes finissent pas propager l'idée que ce qui définit d'abord la femme, ce qui constitue le coeur de son intimité, c'est sa sexualité. Cette interprétation de la sexualité, combinée à l'effet pervers du stigmate de la putain, fait en sorte que la travailleuse du sexe devient une victime. Elle est le symbole même de la femme exploitée. C'est alors que les féministes abolitionnistes se sentent investies de la mission de venir sauver les pauvres victimes alors que cette intervention ne fait qu'accentuer la stigmatisation sociale.
Les propositions d'action de Stella: d'abord, il faut adopter le concept du travail du sexe. Cela veut dire de voir la prostitution comme un travail et ainsi mettre de côté les préjugés et le moralisme qui perpétuent le stigmate de la putain. Ensuite, il faut décriminaliser la prostitution. Un changement législatif donnerait un signal clair que les prostituées ne doivent plus être considérées comme des citoyennes de seconde zone. Surtout, cela permettrait de lutter plus efficacement contre les abus de toutes sortes.
Deux questions provocatrices pour susciter le débat
Le rôle de la sexualité dans l'identité féminine: je crois que la pensée de Stella est une avancée, car on refuse de voir la sexualité comme le coeur de l'identité féminine. D'ailleurs, Gail Pheterson croit que le stigmate de la putain est un instrument de contrôle sexiste. C'est comme si les féministes abolitionnistes disaient que les femmes ne sont pas assez autonomes pour décider de ce qu'elles font avec leur corps. Avez-vous remarqué que personne ne se scandalise du fait que des hommes se prostituent? On ne se choque pas, car ce ne sont pas des victimes. Pour les hommes, c'est un choix, tandis que pour les femmes, c'est une violence faite à leur corps sacré. Ce double standard a-t-il lieu d'être? La sexualité est-elle au coeur de l'identité féminine? Si ce n'est pas le cas, pourquoi alors s'en faire avec la prostitution?
La honte de vendre des services sexuels: les féministes abolitionnistes croient qu'il n'y a rien de plus dégradant que de vendre sa sexualité. Mais, entre vendre sa sexualité et vendre ses capacités intellectuelles (exemple: les professeurs), qu'est-ce qui est le plus intime? La prostitution est un travail comme un autre, c'est-à-dire une exploitation. Là où un problème semble se poser du côté des féministes abolitionnistes, c'est le fait que le rapport marchand s'effectue au plan sexuel. Mais en quoi est-ce plus déshonorant de vendre sa sexualité que de vendre sa force physique ou mentale? Rendons à l'évidence: le monde du travail n'est qu'exploitation. Si l'aspect qui nous dérange dans la prostitution est l'exploitation qui y est pratiquée, on devrait en fait s'attaquer au monde du travail au complet, voire au capitalisme. La prostitution n'est qu'un cas d'exploitation parmi tant d'autres. Dois-je rappeler que la société capitaliste dans laquelle nous vivons est basée sur l'exploitation? Assumons-nous!
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